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Extrait de « Brasseries de Paris »
de Fançois Thomazeau et Sylvain Ageorges

On se surprendrait presque – sans vouloir de mal à nos contemporains, bien sûr – à espérer que la malédiction du Pont-Rouge frappe de nouveau pour préserver cette oasis de bon goût dans l’océan touristique submergeant le cœur du vieux Paris. Le Pont-Rouge s’est en effet écroulé six fois, au point qu’on n’a pas pris la peine de le reconstruire ; la Brasserie de l’Isle Saint-Louis, quant à elle, se porte comme un charme.
Adepte de la simplicité, le lieu s’est appelé la taverne du Pont-Rouge, voilà bien plus d’un siècle, lorsqu’il déploya face à la Seine une terrasse qui est encore l’une des plus douillettes de la capitale. L’établissement répondit un moment au doux nom de l’Oasis ; l’affaire appartenait alors à un certain Lauer, Alsacien bon teint qui servait chou, saucisse et bière à une clientèle bohème chassant sans doute le fantôme de Baudelaire.
Un soir de 1953, Paul Guépratte, préposé aux cuisines de la duchesse de Windsor, qui avait à deux pas son pied-à-terre parisien, apprit que Lauer jetait l’éponge. L’affaire fut conclue d’une poignée de main sur le bar en bois qui abrite encore une somptueuse machine à café d’un autre âge. Deux générations plus tard, un autre Paul Guépratte officie à la caisse, pendant que sa maman et sa grand-mère avalent une blanquette avec une coupette de champagne dans la lueur presque maritime d’un déjeuner hivernal.
Une affaire de famille… à laquelle s’est soudée une clientèle d’habitués. Liz Taylor et Natalie Wood ont dîné à la Brasserie avec Richard Burton et Peter O’Toole. Bardot se sentait si bien ici qu’elle offrit même à la patronne un petit chien nommé Baby. Et elle ne trouva jamais rien à redire à la bonne viande que l’on savoure sur les éternelles tables en bois bien calé dans l’indémodable moleskine rouge.
La Seine réfléchit une douce lumière qui baigne les deux salles, sol en mosaïque ocre et plafond café crème. Blanche et chaleureuse en fin de matinée, nacrée de clair-obscur le soir, à l’heure de l’apéro.
Le temps passe, rien ne change. La Brasserie s’est aussi appelée Café des Sports. Une photo de Gavin Hastings rappelle que c’est un haut lieu du rugby et lorsque le XV du Chardon vient affronter le Coq Gaulois, des nuées de kilts débarquent sur l’île et font résonner les vieux murs de leurs chants. Année après année, choucroute après cassoulet, riesling après chablis, match après match, la famille s’agrandit.

François Thomazeau

Extrait de « Brasseries de Paris » de Fançois Thomazeau
et Sylvain Ageorges - Ed. Parigramme (2006)

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